18 nov. 2010

Le visage de Dieu 1) A propos de l'affaire Bogdanov -le blog de berneri-

A PROPOS DE L'AFFAIRE BOGDANOV 
Rédigé en octobre 2010

checksix-forums.com les frères Bogdanov


 Faire d'abord Clic sur physique quantique.

Voir aussi mon message ci-dessous dans ce blog intitulé "l'affaire Bogdanov".
Ma réflexion du moment porte sur l'article de  du blog de berneri de nov 2010: "Les Bogdanov et les Médias. J'y ai laissé un commentaire : "Uu simple questionnement de ma part. 
Vous avez lu le livre? sans haine? Pour des antis-sarkosiens je vous trouve aussi intolérants que vos adversaires. Je ne comprend pas ces attitudes des deux côtés de la polémique. 
S'agit-il d'une guerre pour la connaissance de l'univers?"  Je rajoute à la réponse: "Merci pour votre réponse. Elle a un ton qui me plait assez, elle est très claire. Je vais lire attentivement le dossier que vous avez eu l'amabilité de me joindre. Je ne suis pas pro-Bogdanov, mais je m'intéresse aux "limites de la Connaissance" (Référence à Hervé zwirn). Je pense que la science est à l'orée de découvertes majeures et que ce que disent les Bogdanov n'est pas dénué de sens. Lee Smolin n'a -t-il pas écrit: "rien ne va plus en physique". Les années qui viennent nous réservent certainement des surprises.
Je n'a aucune prétention, je ne dis pas "je pense scientifiquement" mais je suis fasciné par les mystères de la nature, je manifeste mon questionnement. Pour moi comme pour de plus en plus de personnes, je pense que l'univers n'est pas que "le fruit du hasard". Dire le contraire revient aussi à une croyance. Le dogme serait d'affirmer posséder le vérité."

http://sciences.blogs.liberation.fr/home/2010/10/un-document-accablant-pour-les-bogdanov.html (UN DOCUMENT ACCABLANT POUR LES BOGDANOV)

 Il m'a été conseillé par mail de lire l'article suivant:
http://www2.iap.fr/users/riazuelo/fpc/bog/lvdd/lvdd.php  "Notes de lecture sur l'ouvrage d'Igor et Grichka Bogdanov":
(voir: http://www2.iap.fr/users/riazuelo/index.php (Alain Riazuelo Chargé de recherches au Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS) depuis 2003))

Je  diffuse ce texte en entier, il est certes long, mais complet et permet de savoir de quoi on parle.

Notes de lecture sur l'ouvrage « Le Visage de Dieu »,

d'Igor et Grichka Bogdanov

(version très préliminaire, 28 septembre 2010)

Texte complet des notes de lecture.

Introduction générale

Le titre de ce livre est tiré d'une expression prononcée par l'astrophysicien américain George Fitzgerald Smoot en 1992 lors de l'annonce des résultats de l'instrument DMR du satellite COBE. Cet instrument avait pour objectif de déceler les infimes variations de température du fond diffus cosmologique. Le fond diffus cosmologique peut être vu comme l'écho lumineux du Big Bang, qui a depuis était dilué et refroidi par l'expansion de l'univers. C'est ainsi un rayonnement très froid qui témoigne aujourd'hui de l'époque incroyablement dense et chaude  qu'a connue l'Univers par le passé.

Ce fond diffus est le rayonnement le plus lointain nous parvenant aujourd'hui, et il est aussi l'image la plus ancienne de l'univers. La carte dressée par l'instrument DMR nous offre ainsi une photo d'un « bébé univers », tel qu'il était 380 000 ans après le Big Bang. En supposant que le Big Bang représente, sinon la création, au moins l'époque d'où est issu l'Univers tel que nous le connaissons, si l'on rapporte par une simple règle de trois cette époque comparée à l'âge actuel de l'Univers, environ 13,7 milliards d'années, c'est un peu comme si l'on comparait la photo d'un embryon d'un jour à celle d'un vieillard de 100 ans : c'est effectivement la genèse de notre Univers que l'on voit par l'intermédiaire du fond diffus cosmologique.

L'expression initiale de George Smoot, en anglais, ne faisait pas référence au mot « Dieu », puisque les mots prononcés étaient The fingerprint from the Maker, ce que l'on peut traduire fidèlement comme « L'empreinte [digitale] du Créateur », sans que ce Créateur soit explicitement relié au Dieu chrétien ou même à celui d'une religion monothéiste. Il n'en demeure pas moins que l'expression possède une très forte connotation religieuse, ce qui a valu des critiques légitimes à son auteur. Sans doute aurait-il été plus heureux de parler de « L'empreinte de la Création » comme l'a suggéré Robert Wilson, le découvreur du fond diffus cosmologique en 1964, mais on ne refait pas l'histoire. Il n'en demeure pas moins que malgré cette ambuiguïté involontaire, Smoot s'est toujours défendu d'avoir à dessein voulu immiscer la religion dans ses travaux.

Le contenu du livre

Le livre peut se scinder en deux parties distinctes.

La première partie, du chapitre 2 au chapitre 14 relate de façon partiale et romancée l'histoire de la cosmologie moderne, née en 1915 avec la relativité générale d'Einstein. Y sont abordés certaines des étapes importantes de la construction des modèles cosmologiques modernes, et quelques-unes des étapes cruciales sur le plan observationnel, à savoir la découverte de l'expansion de l'univers puis du fond diffus cosmologique. Cette partie, si elle avait été rédigée par un spécialiste, aurait pu former la base d'un ouvrage de vulgarisation intéressant, quoique peu novateur : une grande partie sinon la totalité de ce qui y est dit a déjà été raconté par Jean-Pierre Luminet dans son livre infiniment plus sérieux, « L'invention du Big Bang » (Seuil, coll. Points Sciences, 2004). C'est dans le cadre de cette partie qu'on été rédigés les commentaires de John Mather, James Peebles et Robert Wilson, qui sont trois des acteurs majeurs de cette grande aventure scientifique.

Malheureusement, le livre ne s'arrête pas là, et la suite, à partir du chapitre 15 poursuit un but nettement moins scientifique, à savoir présenter les opinions personnelles de ses auteurs, et leurs prétentions à jouer un rôle majeur dans l'histoire de la cosmologie, le tout sous couvert de l'apparente caution scientifique des chercheurs prestigieux ayant contribué à la première partie. Le plus ennuyeux est que ces opinions personnelles relèvent assez clairement du créationnisme, ou plutôt de sa version policée, l'Intelligent Design. Ce glissement de sens et d'objectif est manifeste et d'une grande malhonnêteté intellectuelle, puisque se mélangent des choses vraies et relativement indiscutables avec les élucubrations pseudo-scientifiques des auteurs qui au passage font à nouveau étalage de leur ignorance crasse dans à peu près tous les domaines de la physique, comme à chaque fois qu'ils écrivent des choses en rapport avec la science (voir une énumération détaillée des erreurs présentes dans leur précédent ouvrage, « Au commencement du temps »). Cette seconde partie a au moins le mérite d'éclairer les ambiguïtés de la première : une partie non négligeable de celles-ci résulte de la volonté des auteurs de s'inscrire dans la lignée des grands noms qui ont bâti la cosmologie moderne, et la façon orientée dont est écrite la première partie trouve son sens dans cette démarche prétentieuse et grotesque.

Publicité mensongère et faux titres académiques

Dès la lecture de la quatrième de couverture, l'intention d'induire le lecteur en erreur est manifeste. Le court texte qui y est écrit relève clairement de l'argument d'autorité, l'emphase étant dès le début mis sur la justification du titre par le statut de Prix Nobel de George Smoot. De même, une certaine emphase est mise sur les récompenses scientifiques méritées des trois des personnes qui ont écrit un bref passage dans ce livre, deux d'entre elles étant des Prix Nobel (Robert Wilson et John Mather), la troisième récipiendaire d'un prix prestigieux (Jim Peebles, prix Crafoord d'astronomie). À la lecture de tant de titres prestigieux, il est difficile d'imaginer que ces gens-là n'apportent pas une caution scientifique à l'intégralité du livre, mais il n'en est rien : contactées, toute ces personnes ont dit avoir collaboré avec les auteurs en pensant que le livre ne portait que sur la première partie, l'histoire de la cosmologie. Aucune n'a dit avoir eu vent de l'existence d'une seconde partie. Aucun n'a approuvé un tel mélange des genre : I did accept the invitation to write for the book but without of course having seen any of the rest of it. I also did not expect the title that was chosen and my heart fell as I saw it, dit l'un d'eux. I do not see any merit in intelligent design, you will find no support for it in my essay, and I hope that will be recognized by readers of this book, dira un autre, en ajoutant plus tard I will be sorry if my contribution is interpreted as offering support to intelligent design. Le troisième résumera en disant It sounds like I have been duped. Quant à George Smoot, il a protesté vigoureusement contre l'utilisation de son nom et de sa phrase célèbre par les frères Bogdanov dès le mois de juillet, dans une brève interview parue dans le Nouvel Observateur du 15 juillet, où il dénonce une citation « tronquée », « mal interprétée » et plus généralement « l'utilisation de la crédibilité scientifique pour promouvoir des idées scientifiques et religieuses ».

Encore sur la quatrième de couverture (première édition), on nous apprend que le livre est « nourri des révélations fournies par le nouveau satellite Planck », ce qui est évidemment faux, ne serait-ce que parce que les données recueillies par le satellite Planck ne sont pas encore publiques. Mais là encore, il est très difficile d'imaginer que cette phrase n'aie pas été mise à dessein pour accentuer l'impression de légitimité scientifique dont jouiraient les auteurs. Cette ambiguïté a été relayée par l'éditeur lui-même (Grasset), qui dans la présentation qu'il a envoyée de l'ouvrage à sa sortie n'a pas hésité à écrire, de façon encore plus explicite, « Igor et Grishka Bogdanov (sic) ont accès aux observations stransmises (sic) par PLANCK. Dans ce livre, ils seront donc parmi les premiers à commenter les résultats de cette expérience. Et ces résultats, semble-t-il, confirment ce que les Bogdanov avaient « déduit » (grâce à la Théorie des Cordes) dans leur ouvrage« Avant le Big Bang » ». Pour mettre les points sur les i, Igor et Grichka Bogdanov ne sont pas membres du consortium scientifique qui traîte les données de Planck. Ils ne l'ont jamais été, ni jamais été pressentis pour cela, et ne le seront jamais. Ils ont, comme tout un chacun, uniquement accès aux communiqués de presse publics, dans lequels les éléments diffusés ne sont pas scientifiquement exploitables. Les données du satellite Planck, et notamment les implications cosmologiques qui en découleront seront rendues publique courant 2012. D'autres données seront rendues publiques en 2011, mais elle ne concerneront l'aspect cosmologique qui est le seul qui importe ici.

Toujours sur la quatrième de couverture est fait tout à la fin mention que les auteurs détiendraient « la chaire de cosmologie à l'Université Megatrend des sciences appliquées de Belgrade ». L'université en question existe effectivement, mais l'enseignement qui y est prodigué relève essentiellement des sciences économiques. Il n'est pas clair qu'on y fasse de la recherche, et difficile d'imaginer qu'il y en ait dans des thématiques aussi éloignées que celles qui sont enseignées. Dans une page du site de cette université, aujourd'hui disparue (copie désormais disparue du cache de Google mais reproduite ici), les frères Bogdanov étaient cités comme « professeurs étrangers » titulaires d'un poste de professeur à l'université de Bourgogne, où ils ont fait leur thèse, mais à laquelle ils n'ont jamais été affiliés de quelque manière que ce soit par la suite. Il y a clairement ici usurpation de titre destiné à se donner une légitimité scientifique en réalité inexistante. Précisons ici que cette usurpation de titre fait partie d'une longue liste de mensonges diffusés par les frères Bogdanov eux-mêmes depuis un quart de siècle, où à chaque fois des titres universitaires ou académiques inexistants ont été mis en avant comme autant de caution scientifique. Précisons enfin qu'il existe une structure appelée « Megatrend General Cosmology Laboratory » (en anglais dans le texte), qui est en réalité... une association loi 1901 créée fin 2006 par une certaine Charlotte Riedberger, psychanalyste autoproclamée et amie de Grichka Bogdanov, elle-même fondatrice d'une structure tout aussi fantaisiste pompeusement dénommé Académie de Psychanalyse, mais n'étant elle non plus rien d'autre qu'une association loi 1901 créée en 2005. Comme déjà dit plus haut, ce genre de procédé n'est pas inhabituel chez les frères Bogdanov. Déjà en 1991, lors de la sortie d'un ouvrage déjà polémique, « Dieu et la Science », ils se paraient d'un titre de docteurs qu'ils n'avaient pas à l'époque, et de même en 2004 lors de la sortie de « Avant le Big Bang », ils se présentaient comme membres d'un « prestigieux Institut International de Physique Mathématique »... qui n'était autre qu'une autre association loi 1901 créée quelques jours avant la sortie de ce livre. La volonté de désinformation est indiscutablement récurrente et coutumière chez les intéressés.

Une citation cruciale totalement travestie

Si l'on met de côté le but officiel du livre, à savoir relater l'histoire de la cosmologie, le but inavoué est plutôt de promouvoir l'idée que la science est sur le point de prouver que l'Univers tel que nous le connaissons peut difficilement se passer de l'hypothèse d'un Créateur. À la rescousse de cette hypothèse connue sous le nom de « Principe anthropique fort » les auteurs invoquent page 187 une citation attribuée à Einstein, qui en 1936  aurait répondu par écrit à un enfant lui demandant s'il croyait en Dieu : « Tous ceux qui sont sérieusement impliqués dans l'histoire de la science finiront un jour par comprendre qu'un esprit se manifeste dans les lois de l'Univers, un esprit immensément supérieur à l'Homme. » Aucune référence n'est donnée à cette citation, abondamment reprise sur la Toile depuis. Contactés à ce sujet, plusieurs spécialistes de l'histoire de la relativité ont émis d'énormes doutes sur son authenticité. En réalité, cette citation existe, mais elle fait partie d'un texte bien plus long dont le sens est à l'opposé complet de la seule phrase extraite ici. Le contexte de cette phrase est une lettre écrite par Einstein à un enfant new-yorkais d'une dizaine d'années lui demandant s'il priait, et si oui pour quoi il priait. La réponse intégrale d'Einstein est la suivante (cité par Helen Dukas et Banesh Hoffmann, dans Albert Einstein, The Human Side, Princeton University Press, 1979, traduction française « Einstein – Correspondance », InterEditions, Paris, 1980):

« J'ai essayé de répondre à ta question aussi simplement que possible. Voici ce que j'en pense : la recherche scientifique se fonde sur l'idée que les lois de la nature déterminent tout ce qui existe ; il en va de même pour les actions de l'homme. Pour cette raison, un chercheur scientifique sera difficilement enclin à croire que les événements pourraient être influencés par une prière, à savoir par un souhait adressé à un être surnaturel.
Cependant, il nous faut admettre que notre connaissance de ces lois n'est qu'imparfaite et fragmentaire. En fait, croire qu'il existe des lois fondamentales régissant toute chose dans la nature repose aussi sur une sorte de croyance. Ajoutons toutefois que cette croyance a été confirmée jusqu'à présent par le succès de la recherche scientifique.
Par ailleurs, toute personne sérieusement engagée sur la voie de la recherche n'échappe pas à la certitude qu'un esprit se manifeste au travers les lois de l'Univers — un esprit immensément supérieur à celui de l'homme, et devant lequel, nous, modestes acteurs, devons nous sentir humbles. De cette manière, la voie de la recherche scientifique mène à un sentiment religieux d'un caractère particulier ; il est, bien sûr, tout à fait différent de la religiosité d'une personne plus naïve. »

La partie soulignée est la source probable de la citation présente dans « Le Visage de Dieu », qui en diffère substanciellement (notamment par l'emploi du futur au lieu du présent). C'est une phrase tronquée dont les parties manquantes montrent clairement qu'il y a un contexte très particulier à cette mention d'un « esprit immensément supérieur à l'homme », qui est tout sauf le Dieu d'une religion monothéiste. De très nombreuses autres citations attribuées à Einstein montrent clairement qu'il rejetait à titre personnel toute divinité du type de celle des religions de son époque. Le voir dans « Le Visage de Dieu » invoqué comme caution scientifique prestigieuse à l'idée de l'existence d'un Être supérieure relève de l'escroquerie intellectuelle, à moins que ce ne soit un parti-pris issu d'une ignorance flagrante doublée d'un manque total de sérieux dans les vérifications nécessaires au travail de citation. On ne peut que regretter que les frères Bogdanov n'aient pas lu la traduction française de cet ouvrage de correspondances d'Einstein. Si cela avait été le cas, peut-être auraient-ils pu méditer (sait-on jamais !) sur la conception qu'Einstein avait de la vulgarisation : « La plupart des ouvrages scientifiques prétendument écrits pour les profanes, cherchent plus à impressionner le lecteur (« Sensationnel ! », « comme nous avons progressé ! ») qu'à lui expliquer clairement et lucidement les buts élémentaires et les méthodes. Après avoir essayé de lire quelques livres de ce type, le profane intelligent se décourage totalement ; il conclut qu'il est trop faible d'esprit, et qu'il ferait mieux d'abandonner. De plus, la description cherche à étonner, et cela aussi rebute un profane sensé. En un mot, les lecteurs ne sont pas les fautifs, mais bien les auteurs et les éditeurs. Ma proposition est la suivante : On ne devrait éditer aucun livre de « vulgarisation » sans s'être assuré au préalable qu'il peut être compris et apprécié par un profane intelligent et judicieux. »

Un argumentaire pseudo-scientifique : le principe anthropique fort

L'ouvrage poursuit le but plus ou moins avoué de défendre l'idée que l'existence de l'humanité se saurait être le fruit du seul hasard, un thème déjà abordé par les auteurs (et fort justement critiqué à l'époque) dans « Dieu et la Science ». Par suite, s'il n'y a pas de hasard, il y a une finalité, que chacun est libre de relier ou non à Dieu. Cette irruption de la religion est, bien sûr, la vraie motivation du choix du titre du livre, George Smoot étant présenté comme implicitement favorable à ce douteux mélange des genres.

L'argumentaire développé par les auteurs (de façon très rudimentaire et souvent inexacte, d'ailleurs) porte le nom de « principe anthropique fort ». Le principe anthropique est un ensemble d'idée par forcément très formalisées qui vise à déterminer quelle conclusions physiques et astrophysiques on peut tirer de l'existence de l'humanité, ou plus généralement d'une forme de vie capable de s'interroger sur l'univers. Ce genre d'idée a été explicitement proposé par le physicien Brandon Carter au début des années 1970, reprenant une série d'interrogations formulées entre autres par Paul Dirac dans les années 1930.

Les différentes formulations du principe anthropique

La formulation la moins hasardeuse du principe anthropique est la formulation que l'on peut qualifier de « triviale », et qui consiste à tirer des conclusions immédiates de la seule existence de la vie (ou éventuellement de la Terre). En un sens, il ne s'agit de rien d'autre que considérer l'existence de la vie comme une donnée, au même titre que les données recueillies par des instruments de mesure éventuellement plus sophistiqués.

Un exemple d'argument anthropique de ce type porte sur l'âge de l'univers : attendu que la vie est basée sur des molécules carbonées et que le carbone (comme l'oxygène et l'azone) nécessite d'être synthétisé dans les étoiles, il est nécessaire que l'âge de l'univers soit supérieur à celui de plusieurs génération stellaires pour que la vie ait eu le temps de s'y développer. Il est donc très improbable que l'âge de l'univers se compte en dizaines de millions d'années. Cet argumentaire a quasiment tel quel été utilisé à la fin du XIXe siècle lors d'une célèbre controverse entre des biologistes et le physicien Lord Kelvin. En ce temps où l'énergie nucléaire était inconnue, Kelvin avait proposé en 1862, à la suite d'autres scientifiques comme Helmholtz ou Mayer, que la chaleur produite par le Soleil soit provoquée par la lente contraction de la matière qui le compose. Cette contraction provoquait selon lui un échauffement qui la ralentissait en retour. D'après les calculs (justes) de Lord Kelvin se basant sur l'état de l'art de la science de son époque (la thermodynamique), le Soleil était âgé de quelques dizaines de millions d'années tout au plus. Ce résultat était en quelque sorte une amélioration des première estimations de l'âge du Soleil dans l'hypothèse où sa chaleur était produite par de simples réactions chimiques, auquel cas il ne pouvait guère être âgé de plus de quelques milliers d'années. Mais à la même époque, Charles Darwin, le père de la théorie de l'évolution, avait pris conscience que sa théorie nécessitait de très longues échelles de temps pour être viable. Il avait donc tenté d'estimer l'âge de la Terre par d'autres méthodes, notamment par l'âge de certaines formations géologiques comme le Weald, la région située au sud de la Tamise et à l'est de l'île de Wight. Il considérait qu'il fallait au moins 300 millions d'années pour que l'érosion ait arasé ce pli rocheux (dont on sait aujourd'hui qu'il s'est formé il y a moins de 150 millions d'années). À supposer que les méthodes de datation de Darwin aient été justes (elles étaient fausses d'un facteur 2 ou 3, sans importance ici), il était clair que la théorie de Lord Kelvin était erronée, et inversement, s'il n'y avait d'autres sources d'énergie au Soleil que sa contraction gravitationnelle, les estimations géologiques de Darwin étaient fausses. Il fallut cependant plusieurs décennies pour trancher en faveur de Darwin : il fallut attendre 1903 et la preuve par Pierre Curie que les substances radioactives libéraient constamment de la chaleur pour que l'énergie nucléaire soit proposée comme étant la source d'énergie du Soleil sur des durées compatibles avec les estimations géologiques et issues de la théorie de l'évolution. Incidemment, cette proposition fut, entre autres, le fait de l'astronome George Darwin, fils de Charles Darwin. Rétrospectivement, on peut donc dire que des arguments de type anthropiques (portant en fait sur l'âge de la Terre mais motivée par la théorie de l'évolution) avaient permis d'invalider un scénario cosmologique (la source d'énergie du Soleil due à sa seule contraction). L'histoire se répéta dans la première moitié du vingtième siècle, où des estimations erronnées de l'âge de l'univers se trouvaient clairement en contradiction avec d'autres estimations, plus robustes de l'âge de la Terre.

En général, ce genre de considérations s'insère dans ce que l'on appelle le « principe anthropique faible », qui développe l'idée que les lois de la physique telle que nous les connaissons permettent certainement l'apparition de la vie, sans quoi nous n'existerions pas et ne serions pas là pour en parler.

Le présupposé de cette réflexion est qu'il semble exister une forme d'arbitraire dans les lois de la physique. Par exemple, en physique des particules, les masses des différentes particules élémentaires ne sont pas prédites, mais déterminées à partir de données expérimentales. Le rapport de la masse du proton à l'électron est d'environ 1835, mais rien n'interdit d'imaginer qu'il prenne d'autres valeurs. Par contre, rien ne garantit que la vie puisse se développer si ce rapport est différent de 1835. En pratique, les réflexions de ce type ne vont pas jusqu'à aller dans des considérations compliquées de biologie, mais se focalisent sur la synthèse des éléments chimiques dans les étoiles. En fait, cette restriction là suffit à montrer que bien des valeurs numériques (par exemple les rapport de masses entre le proton et l'électron, par exemple, ou le rapport d'intensité entre les forces électrique et gravitationnelles) ont peu de marge de variation possible autour de leur valeur observée. Dit autrement, il ne faut pas beaucoup changer les lois de la physique pour rendre l'apparition de la vie impossible. À l'inverse, il est possible de prédire les valeurs possibles, voire la valeur précise de certaines grandeurs physiques si on identifie cette grandeur comme influençant de façon déterminante l'apparition de la vie (ou la synthèse des éléments chimiques dans les étoiles). L'exemple le plus célèbre de ce raisonnement est dû à Fred Hoyle dans les années 1950. Fred Hoyle avait compris que pour fabriquer du carbone dans les étoiles, il faillait faire entrer en collision simultanément trois noyaux d'hélium-4. Ces collisions entre trois particules sont rares, aussi est-il nécessaire que ces collisions soient très efficaces, autrement dit que du carbone se forme presque toujours quand les trois noyaux d'hélium entrent en collision. Le problème ici vient de ce que la masse d'un noyau de carbone est inférieure à la masse des trois noyaux d'hélium. Pour que la réaction puisse se produire avec un taux acceptable, il est nécessaire qu'il existe un état excité du noyau de carbone dont la masse soit très proche de la masse des trois noyaux d'hélium. Suivant ce raisonnement, Fred Hoyle a prédit en 1953 qu'un tel état excité du carbone devait exister, ce qui fut vérifié par la suite.

De façon assez similaire, la version faible du principe anthropique permet d'expliquer un certain nombre de coïncidences numériques, dont la plus célèbre porte le nom d'hypothèse des grands nombres de Dirac. Paul Dirac avait en effet remarqué dans le courant des années 1930 que certains grands nombres reliés par des relations approximatives simples coexistaient en physique des particules et en cosmologie. Par exemple, le rapport d'intensité des forces électriques et gravitationnelles entre un proton et un électron est de l'ordre de 1040 (légèrement moins, mais peu importe ici). D'autre part, l'âge actuel de l'univers (environ 13 milliards d'années, soit dans les 4×1017 secondes) exprimé en temps de Planck (5×10-44 seconde) est de l'ordre de 1061, soit à peu de chose près, le précédent rapport à la puissance 1,5. Dirac avait été intrigué par ce type de coïncidences (il y en a d'autres), au point de se convaincre qu'elles n'étaient pas dues au hasard et avaient probablement une signification plus profonde. Le point important est que dans les grandeurs physiques utilisées dans le calcul de ces deux rapports, on a exclusivement à faire à des constantes fondamentales (masses et charges de l'électron et du proton, vitesse de la lumière, etc), à l'exception de l'âge de l'univers. Attendu que l'âge de l'univers n'est certainement pas constan au cours du temps, Dirac avait émis l'hypothèse que l'une des constantes était en fait variable au cours du temps, de sorte que la coïncidence numérique qu'il avait trouvée était valable à toute époque. On sait aujourd'hui que Dirac avait tort, quoique partiellement : le fait que les deux rapports soient approximativement liés l'un à l'autre par une relation simple n'est pas le fruit du hasard, mais le fait que, dans l'histoire de l'univers, la vie ne peut se d'evelopper que pendant que les galaxies forment de nouvelles étoiles et après que les premières générations d'étoiles aient produit du carbone. Or cette période ne correspond qu'à un intervalle relativement court (en unités logarithmiques) de l'histoire de l'univers. Pa ailleurs, les calculs d'évolution stellaire indiquent que l'âge d'une étoile typique comme le Soleil peut s'exprimer en première approximation comme le rapport des forces électriques et gravitationnelles entre un proton et un électron à la puissance 1,5. Ainsi donc, la coïncidence trouvée par Dirac a-t-elle une explication simple : les deux rapports qu'il a mis en exergue sont liés par la relation simple qu'il a trouvée uniquement pendant l'intervalle pendant lequel un être doué de raison peut s'interroger sur leur valeur.

Les arguments anthropiques peuvent être généralisés à bien des paramètres qui interviennent dans la description de l'univers, tant au niveau microscopique qu'au niveau cosmologique. Un exemple connu de recours au principe anthropique est celui de l'énergie noire. L'énergie noire est le nom donné à la force inconnue qui provoque une accélération de l'expansion de l'univers. Une explication naturelle de cette accélération est qu'il existe une forme de matière ou d'énergie possédant une pression négative. Cette pression est à l'origine d'un effet gravitationnel répulsif (ce qui n'a rien d'évident, mais peu importe ici). Or il existe un candidat très naturel d'énergie à pression négative : c'est purement et simplement le vide, au sens de la physique des particules, que l'on peut définir comme l'état d'énergie minimale, ou d'absecede matière. Les calculs indiquent en effet qu'absence de particule ne signifie pas absence d'énergie, et que cette énergie du vide est probablement non nulle et sûrement de pression négative. Le problème qui intervient ici est qu'il est difficile de prédire précisément la valeur de l'énergie du vide, mais que des arguments généraux attribue à cette énergie du vide une densité équivalente de... 1094 grammes par centimètre cube (une densité d'énergie peut toujours être convertie en densité ou masse volumique via la formule E = m c2). Or les observations indiquent que cette énergie du vide correspond à une densité équivalente de 10-29 gramme par centimètre cube, soit 123 ordres de grandeur de moins ! Il n'existe pas d'explication satisfaisante à un écart aussi énorme entre l'ordre de grandeur apparemment naturel d'une grandeur physique et sa valeur observée, mais le principe anthropique peut en apporter un éclairage : les grandes structures dans l'univers ne peuvent se former que quand l'expansion de l'univers décélère. Sans ces grandes structures, point d'étoiles et point de vie. Par ailleurs, plus l'énergie du vide est importante, plus l'accélération de l'expansion se produit tôt dans son histoire. Au final, il apparaît qu'à un facteur dix près au maximum, l'énergie du vide possède malgré sa petitesse apparente la plus haute valeur possible néanmoins compatible avec l'apparition de la vie. À défaut d'expliquer la valeur de la constante cosmologique, le principe anthropique permet d'expliquer pourquoi nous n'en observons pas des valeurs plus grandes.

Jusqu'ici, tous les raisonnements à l'œuvre sont de nature scientifique, même s'ils laissent de nombreuses questions sans réponse. À défaut de prétendre expliquer pouruqoi l'univers est tel qu'il est, le principe anthropique faible permet au moins de formaliser ce à quoi il ne peut pas ressembler, ce qui est déjà remarquable.

Il n'en demeure pas moins que l'on peut trouver troublant que les lois de la physique avec leur lot apparent d'arbitraire permettent malgré tout l'apparition de la vie. Ce genre de réflexion est souvent appelé principe anthropique fort, et dans les grandes lignes promeut l'idée que le hasard apparent de l'apparition de la vie est trop grand pour être acceptable, ce dont on est éventuellement tenté de déduire que la vie serait une finalité de l'univers. Et qui dit finalité dit Créateur, Grand Architecte, voire Dieu, de quelque religion que ce soit. Bien sûr, il n'existe aucun raisonnement scientifique rigoureux prouvant la validité de ce « raisonnement » qui sous-tend le principe anthropique fort, pas plus qu'il n'existe de moyens envisagés de le tester. Il s'agit donc bien plus d'une posture philosophique ou religieuse que d'un discours scientifique, quand bien même il peut avoir été source de réflexion chez des scientifiques.

En réduisant les problématiques liées au principe anthropique (semble-t-il jamais nommé dans le livre) à sa seule version forte, non vérifiable, et généralement considérée comme non scientifique, les auteurs du livre « Le Visage de Dieu » prennent le parti jamais clairement explicité d'un préjugé philosophico-religieux, qu'ils font passer pour une vérité avérée à laquelle adhère sans réserve le monde scientifique. Ce faisant, ils n'offrent aucune mise en perspective, aucune explication sur les aspects scientifiques sérieux liés au principe anthropique dans sa version faible, et finalement aucune piste de réflexion sérieuse pour leurs lecteurs, le tout étant assaisonné jusqu'à l'écœurement d'absurdités physiques en tout genre. Par exemple, le début du chapitre dédié au principe anthropique (« Pourquoi l'univers est-il si bien réglé ? », page 163 de la première édition) énonce une absurdité indigne d'un élève de terminale. Reprenant une phrase attribuée à Jean Guitton, les auteurs s'interrogent « Par quelle étrange coïncidence, la taille d'un homme est-elle égale au rayon de la Terre multiplié par celui d'un atome ? » Cette phrase ne veut rien dire, puisqu'on y compare une longueur... au produit de deux longueurs (donc une surface), ce qui n'a aucun sens, puisque le résultat de la comparaison dépend de l'unité de longueur choisie... Que Jean Guitton, manifestement doté d'une très faible culture scientifique, se soit ou non effectivement adonné à une médiocre numérologie n'a pas d'importance. Ce qui est révélateur ici est que cette phrase ait été reprise sans recul ni critique par les frères Bogdanov, ce qui en dit long sur leur incapacité à avoir le moindre jugement critique quant à n'importe quelle assertion en rapport avec la science.










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