19 août 2011

Les limites de la connaissance 6-7 partie 1) Positions et attitudes philosophiques (première partie).



Les limites de la connaissance 6-7) 
Positions et attitudes philosophiques 
(première partie).

les possibilités de connaissance.



"La science nous permettra-t-elle un jour de tout savoir? Ne rêve-t-elle pas d'une formule qui explique tout? N'y aurait-il rien qui entrave sa marche triomphale? Le monde deviendra-t-il transparent à l'intelligence humaine? Tout mystère pourra-il être à jamais dissipé?

Hervé Zwirn pense qu'il n'en n'est rien.La science, en même temps qu'elle progresse à pas de géant marque elle même ses limites. C'est ce que montre la découverte des propositions indécidables qui ont suivi le théorème de Gödel. Ou celle des propriétés surprenantes du chaos déterministe. Ou encore les paradoxes de la théorie quantique qui ont opposé Einstein et Bohr  en mettant en cause toute notre manière de penser.
L'analyse de ces limites que la science découvre à sa propre connaissance conduit à poser une question plus profonde: qu'est ce que le réel?"

Je voudrais ici faire partager ma lecture de Hervé Zwirn.
    
            En exergue:
"En bref, je défendrai une conception dans laquelle l'esprit ne se contente pas de "copier" un monde qui ne peut être décrit que pas une Seule et Unique Théorie Vraie. Mais je ne prétend que l'esprit invente le monde [...]. L'esprit et le monde construisent conjointement l'esprit et le monde.       Putnam (1981).

1) Introduction (et philosophie des sciences). 
Les articles précédents ont montré que la science ne peut atteindre la certitude, mais on peut penser que c'est la meilleure approche cognitive de l'univers que nous possédons même si elle ne peut atteindre au degré de perfection ultime que nous souhaiterions. C'est le symptôme d'une limitation de nos possibilités humaines de connaissance et pas seulement du discours scientifique qui pourrait être dépassé par un moyen alternatif non scientifique comme la magie ou des "parasciences". Elle a fait l'objet de l'article "Les limites de la connaissance 6-6". 
Les limites constructives: l'impossibilité de construire des systèmes échappant à tout doute et de donner des fondations certaines au savoir. 
Les limites prédictivesl'espoir de prédire de manière complète, avec certitude et sur des périodes arbitrairement grandes l'évolution des systèmes physiques ne peut être atteint. 
Limites cognitives: impossibilité de connaître parfaitement et en détail certaines parties du monde.
Limites ontologiques: elles éliminent certaines entités conceptuelles comme inconsistantes ou résidant en dehors des possibilités d'appréhension du discours. 
Il faut cependant en préciser la portée véritable et préciser les résultats qui peuvent en atténuer l'impact. Par exemple: "aucun système formel assez puissant pour incorporer l'arithmétique ne peut prouver par ses propre moyens sa consistance s'il n'est pas contradictoire". Cela ne veut pas dire qu'il soit impossible de la faire par d'autres moyens: la preuve donnée par Gentzen le montre.
Après cette réflexion, nous pouvons aborder plus en détail, au cours des articles suivants,l'examen des positions et attitudes philosophiques qui se sont exprimées après la découverte de ce monde quantique.

Nous avons, au cours de articles précédents, présenté l'empirisme logique, le monde quantique et ses interprétations ainsi que les difficultés présentés par la position positiviste, (voir en particulier l'article 6-5) Réalisme et monde quantique: conséquences philosophiques).
Les positions philosophiques ne se sont pas édifiées directement sous forme hypothético-déductive, à la manière de Descartes, par le pur raisonnement, pour arriver à des conclusions absolues, mais en s'opposant les unes aux autres, en d'incessants allers-retours, avec arguments contre-arguments. Elles seront présentées en partant des plus simples et le plus intuitives qui peuvent être soutenues par des arguments directs comme le réalisme dit "naïf", philosophie spontanée de l'homme de la rue. Seront alors examinées les objections qui peuvent lui être opposées sur la base d'une réflexion philosophique initiale pour arriver à un débat plus complexe et faire émerger d'autres positions. On verra apparaître les points principaux suivants: 
     - Le réalisme est une doctrine intuitive spontanée qui paraît naturelle.
     - Des objections profondes amènent à l'élaboration et à la mise en avant de conceptions antiréalistes.
     - Pratiquement toutes les conceptions avancées peuvent se prévaloir d' arguments favorables et de l'absence d'objections irréfutables. 
     - La physique moderne apporte les premiers arguments de nature empirique permettant de réfuter le réalisme , sinon dans sa globalité, du moins dans certaines versions. 
     - Seules certaines versions du réalisme peuvent encore être défendues contre leurs adversaires antiréalistes.


2) Le réalisme.


           a) Qu'est-ce que le réalisme?
Les types de réalisme selon H. Zwirn:



réalisme (la tour de Babel)
- Thèse du réalisme scientifique naïf (RSN). "Il existe une réalité extérieure (ou réalité en soi) indépendante de l'existence d'observateurs ainsi que de la connaissance qu'ils ont ou pourraient avoir de cette réalité. Cette réalité est constituée d'entités intelligibles, régies par des mécanismes qui nous sont accessibles. La science a pour but de fournir une description de cette réalité telle qu'elle est vraiment et de nous permettre de faire des prédictions sur les phénomènes qu'elle engendre. Les théories scientifiques acceptées sont vraies en ce sens que les objets des théories scientifiques se réfèrent à des entités réelles et les processus décrits, par exemple par les lois scientifiques, correspondent à des mécanismes se déroulant réellement au sein de cette réalité. Il en résulte que les progrès de la science sont des découvertes et non des inventions ou des conventions."
Cette définition fait intervenir des hypothèses auxquelles on peut ne pas adhérer simultanément.
          la thèse du réalisme métaphysique (RM): "Il existe une réalité extérieure (une réalité en soi), indépendante de l'existence d'observateurs ainsi que de la connaissance qu'ils ont ou pourraient avoir de cette réalité."
Ici, la thèse de l'intelligibilité de la réalité (IR) n'est pas obligatoire ("la réalité en soi est constituée d'entités intelligibles, régies par des mécanismes qui nous sont accessibles. La science a pour but de fournir une description de cette réalité telle qu'elle est vraiment.)
          La thèse du réalisme épistémique (RE): "Les théories scientifiques acceptées sont vraies en ce sens que les objets des théories scientifiques se réfèrent à des entités réelles et les processus décrits, par exemple les lois scientifiques, correspondent à des mécanismes se déroulant réellement au sein de cette réalité. Il es résulte que les progrès de la science sont de découvertes et non des inventions ou des conventions." Dans cette thèse, la vérité est l'adéquation de la théorie avec les objets et la structure de la portion de réalité qu'elle modélise.  La réalisme épistémique présuppose le réalisme métaphysique accompagné de la thèse d'intelligibilité, alors que l'inverse n'est pas vrai (on peut croire à une réalité en soi qui demeure en dehors de toute possibilité de connaissance ou de formalisation scientifique).


- Remarques. 
          *La science dont il est ici question est celle vers laquelle tend progressivement le processus scientifique et non celle du 20è siècle et sans doute celle du 21è siècle (Cela répond  à une objection de Van Fraassen).
          *Le concept de vérité utilisé dans cette forme RSN du réalisme est celui de "la vérité correspondance": une phrase est vraie en vertu d'un état de fait et de la correspondance entre le sens de la phrase et cet état de fait. Une conséquence de la RSN est qu'une théorie scientifique est vraie si et seulement si ce qu'elle nous dit correspond  un état de fait existant dans la réalité. 
          *Si on appelle "réalité empirique" la partie de la réalité restreinte aux phénomènes observables et aux entités perceptibles, la RSN a pour conséquence qu'une théorie vraie est adéquate à la réalité empirique en ce sens qu'elle décrit et prédit correctement tous les phénomènes observables). 
          *Relations entre RSN, RM, IR:
RSN = RM+ IR +RE. (Le réalisme scientifique naïf est la conjonction du réalisme métaphysique, du réalisme épistémique et de la thèse de l'intelligibilité du réel).
RE ==> RM + IR.  (Le réalisme épistémique ne peut s'exprimer que dans le cadre du réalisme métaphysique et d'une forme minimale de la thèse d'intelligibilité). 
          *Expression possible du RSN (citée par Van Fraassen qui en fait ne l'adopte pas): "La science a pour but de nous fournir, à travers nos théories, une histoire littéralement vraie de ce à quoi le monde ressemble. Accepter une théorie scientifique entraîne la croyance en sa vérité." Il ne s'agit pas de prendre les théories scientifiques pour des métaphores, mais bien de croire au pied de la lettre en ce qu'elles nous disent. 


          b) Arguments du réalisme.
hyper réalisme
Le réalisme métaphysique semble directement issu de la philosophie naturelle spontanée qui se construit à partir de l'enfance. Croire qu'il existe un monde extérieur dans lequel nous évoluons, que ce monde ne dépend pas de ce que nous en pensons ou connaissons est une attitude immédiatement dictée par notre expérience quotidienne. Pour David Hume, ce qui nous en persuade est est un raisonnement fondé sur la relation cause-effet (Hume réfute ce raisonnement pour des raisons de nature philosophique et ne empiriques). 
Un autre argument favorable est l'accord entre différentes personnes sur nos constats d'observation. L'explication le plus simple de cet accord intersubjectif est que deux personnes voient la même chose, deux arbres par exemple, parce qu'il y a réellement deux arbres dans le jardin qu'ils observent. 
Cependant, l'adéquation des théories scientifiques avec la réalité ne se perçoit pas instinctivement car elle concerne un concept élaboré, celui de théorie scientifique. La version la plus simple du réalisme scientifique naïf est le réalisme naïf tout court: la réalité est conforme à ce que nous en percevons directement, les chaises et les tables existent bien en tant que chaises, tables... Dans la métaphore de Putnam, le réalisme est un séducteur qui promet à la jeune fille qu'est le sens commun de la défendre contre ses ennemis (idéalisme, pragmatisme, antiréalisme...). Malheureusement le réalisme se montre ensuite sous son vrai jour, le réalisme scientifique. Ce ne sont ni les tables, ni les chaises auxquelles la jeune fille tenait tant qui existent vraiment, mais des entités plus abstraites que la science nous dit exister. 
L'argument en faveur du réalisme épistémique est en général celui de la réussite empirique. En effet, le constat, généralement accepté,que les théories scientifiques réussissent (au moins partiellement) à fournir une description adéquate de la réalité empirique et à prédire les phénomènes observés avec une exactitude satisfaisante, qui s'améliore progressivement, fait dire que ce serait miraculeux si elles ne décrivaient la réalité telle qu'elle est vraiment. Putnam appelle cet argument, l'argument no miracle. Le fait qu'il existe une réalité qui correspond à ce que nous en disent les théories est donc considéré comme une explication du fait qu'elles fonctionnent correctement et si une théorie fonctionne correctement dans tel ou tel domaine, c'est tout simplement parce qu'elle est vraie.
En résumé: les arguments positifs en faveur du réalisme métaphysique sont la relation cause-effet et l'accord intersubjectif. Celui en faveur du réalisme épistémique est celui de la réussite empirique, appelé aussi "argument de l'explication". Cet argument est au coeur du raisonnement de nombreux philosophes qui, soit le défendent, soit veulent prouver son absurdité.


          c)Les premières objections.
Les premières objections au réalisme métaphysique sont issues du constat que nous n'avons aucun accès direct à la réalité ou aux objets en soi, mais que notre expérience provient exclusivement des perceptions que nous en avons.
Berkeley, au18è siècle, (idéalisme) fut un des premiers modernes à bâtir un système philosophique idéaliste (selon la devise: "esse est percipi"), dont la thèse est: nous ne pouvons avoir accès qu'à nos perceptions et ne pouvons connaître que les phénomènes. Il nie la légitimité d'inférer l'existence d'une réalité au-delà des perceptions.  
Hume (scepticisme) fait remarquer que ces relations causales sont tirées directement de notre expérience. La voie inductive permet par exemple d'inférer que si nous avons entendu une voix dans la pièce voisine et que nous sommes allés vérifier, il y avait bien une personne, nous supposons que toutes les fois où nous entendons une voix il y aura bien quelqu'un. Hume affirme qu'aucune justification rationnelle de l'induction n'est possible, il faut avoir recours à une autre induction et ainsi de suite à l'infini. Il réfute la justification de l'existence de la réalité par cette voie comme non pertinente. Nos idées sont les représentations de nos perceptions et nos connaissances ne sont qu'un mode d'organisation de des relations entre nos idées. Nos connaissances ne portent pas sur une réalité en dehors de nos perceptions, mais ne sont qu'un moyen commode de les agencer. Notre croyance en un monde extérieur ne provient que de l'imagination et de l'habitude. Toute prédiction passe par par une loi ou un mécanisme associatif et par l'extrapolation au futur d'évènements passés. Or, sans induction, cela ne peut être justifié. Poussé à à l'extrême, cela conduit à la position de scepticisme adoptée par Hume.
Popper est celui qui qui a le plus tiré parti de cette argumentation pour refuser toute idée d'induction en science.
Kant admet comme hume que nos connaissances sont issues de nos perceptions, que nous n'avons aucun accès direct à la réalité en soi, mais il accepte l'existence de cette réalité. Nos perceptions doivent se conformer aux catégories à priori de notre entendement (par exemple l'espace euclidien ou le temps newtonien). Ce sont des "filtres" ou des moules qui permettent nos perceptions et les façonnent et dont l'origine est en nous. Elles découlent de la façon dont le cerveau humain fonctionne. Pour résoudre la difficulté soulevée par Hume,Kant propose que la causalité soit soit considérée comme une autre catégorie à priori, ce qui permet de ne plus avoir à justifier la causalité et l'induction par l'expérience, puisqu'elles sont un mode à priori indispensable pour nous permettre d'organiser  de manière cohérente les données brutes de nos sens. Kant "sauvegarde" la réalité en soi, mais elle est inconnaissable et nos perceptions conditionnées par les catégories de l'entendement sont les seules données auxquelles nous avons accès. 
Une autre objection et une critique de l'argument de réussite empirique contre le réalisme scientifique naïf est dans l'explication selon laquelle, comme le dit Stein, si nous voyons l'herbe verte c'est parce qu'elle est réellement verte. Pour les théories actuellement en vigueur, les perceptions sont le résultat d'échanges d'énergie avec notre environnement donnant naissance à un influx nerveux qui excite une zone particulière de notre cerveau. Mais cela n'explique pas pourquoi les sensations nous font l'effet qu'elles nous font et nous sommes impuissants à savoir si deux personnes différentes expérimentent les mêmes sensations. Cependant, postuler que l'herbe possède par elle-même cette propriété fait disparaître la difficulté, mais c'est un piège et une illusion car cela n'explique en définitive rien. 
Ces arguments (philosophiques) jettent donc un doute sur les raisons avancées pour justifier le réalisme naïf, mais aucun d'eux n'est suffisant pour le réfuter. Aucun ne montre qu'il n'existe pas de réalité en soi ou que celle-ci est inconnaissable ou définitivement inaccessible. 


3) Les positions non réalistes.
Le postulat empirique est admis par la majorité des penseurs réalistes ou non réalistes: nous n'avons un accès direct qu'aux phénomènes, manifestations de nos perceptions. On peut le refuser en prétendant que nous avons accès directement, par une sorte d'intuition transcendante à la réalité en soi. Mais on se rapproche alors de l'irrationnel ou du mysticisme.
          a) Le positivisme et l'instrumentalisme
Le positivisme déclare que le sens d'un énoncé se réduit à son mode de vérification. Or aucune expérience ne peut permettre de vérifier l'énoncé: "il existe une réalité indépendante au-delà des phénomènes". Le positivisme refuse donc l'idée que cela ait un sens de postuler son existence. La question est grammaticalement correcte, mais sans aucune signification. Cela clôt le débat mais il peut sembler insatisfaisant de refuser d'aborder les questions dérangeantes. Par ailleurs, on a vu que le positivisme logique a été abandonné en raison des difficultés insurmontables auquel il se heurte. 
Les instrumentalistes ont une position plus modérée. Ils ne se prononcent pas sur le fait que cette réalité existe ou non et considèrent que si la question n'est pas dénuée de sens, il n'y a aucun moyen de connaître la réponse. Ils s'abstiennent de se prononcer sur ce sujet. Pour eux, la science a pour seul objectif de fournir un langage et des mécanismes permettant de décrire et prédire la réalité empirique. Une théorie est vraie si et seulement ses prédictions sont en accord avec l'expérience. En raison de la sous-détermination empirique des théories, deux théories apparemment contradictoires peuvent être vraies simultanément sans que cela pose de problème car ne peuvent être mises expérimentalement en contradiction (elles ont été postulées empiriquement équivalentes). En fait, les deux théories, bien qu'apparemment contradictoires, disent la même chose relativement à la théorie empirique. Putnam utilise cet argument pour défendre son concept de vérité qui s'oppose à celui de vérité-correspondance (voir plus loin). L'instrumentalisme, position cohérente, est adopté par beaucoup de physiciens quand ils font des calculs et non de la philosophie. Même si elle a le mérite de ne pas s'engager sur des sentiers jugés dangereux par les scientifiques, elle nous laisse sur notre faim quant aux questions dérangeantes.
          b) Le pragmatisme.
Avec Pierce, puis développé par william James et jonh Dewey,le pragmatisme stipule que qu'aucun objet ou concept ne possède une valeur ou une importance intrinsèque. La signification réside dans les effets pratiques qui résultent de leur utilisation ou de leur application. La vérité peut être mesurée à l'aune de son utilité empirique. Quine a affirmé que "les objets physiques ne sont que des entités intermédiaires que nous postulons pour que les lois que nous énonçons soient les plus simples possibles , mais rien ne nous garantit que leur existence est plus réelle que celle des dieux de l'antiquité". Cette position est proche de celle d'e l'instrumentalisme. 
          c) L'idéalisme.
le duel sujet connaissant-objet connu (william Blake: la punition des voleurs)
En opposition au réalisme, le thèse de l'idéalisme est que la seule réalité est celle de nos perceptions. Pour Berkeley, "esse est percepi" (la seule réalité est celle de nos perceptions). Au sens strict cet idéalisme rejette totalement le concept de réalité en soi. Au sens large, l'idéalisme transcendantal de Kant accepte la notion de chose en soi en la décrétant hors de portée de la connaissance.  L'idéalisme s'oppose donc au réalisme épistémique, mais seul l'idéalisme strict est contradictoire avec le réalisme métaphysique. 
          d) Le constructivisme.
Thomas Kuhn et les tenants du constructivisme adressent un critique plus indirecte au réalisme. La démarche est basée sur "l'idée que les entités théoriques n'acquièrent une signification qu'à l'intérieur du cadre théorique qui les manipule et que les observations expérimentales ne sont pas les arbitres neutres, mais sont indissolublement liées aux théories courantes pour les mettre en oeuvre."  
On a vu l'échec des positivistes logiques pour réduire le vocabulaire théorique au vocabulaire observationnel. Une tentative a été faite pour le reconstruire sous une forme opérationnelle, entre autres par Bridgman, mais il est actuellement couramment admis que cet espoir de reconstruction rationnelle de la pratique scientifique est un échec. La raison en est que cette pratique se modifie continuellement en fonction de l'évolution des théories. Il en résulte que la  signification donnée par l'opérationnalisme aux concepts scientifiques devrait changer au fur et à mesure de l'évolution des pratiques expérimentales. Si on prend l'exemple de la température, la grandeur à laquelle elle se réfère devrait changer puisque les moyens de mesure ont tellement évolué qu'il n'ont plus rien à voir avec ceux qu'on employait autrefois. 
Ces échecs ont conduit à l'idée que c'est la théorie qui fournit le cadre approprié pour attribuer une signification aux termes. Ainsi, pour Kuhn, le même terme utilisé dans deux théories différentes ne se réfère pas à la même entité (par exemple la masse en mécanique newtonnienne et en mécanique relativiste). Selon son expression, les deux théories sont incommensurables. Une conséquence est que, ici aussi, l'interprétation des observations expérimentales est dépendante de la théorie qui les engendre. De plus, l'expérience échoue à faire jouer le rôle d'arbitre en cas de désaccord sur l'interprétation des théories. On ne pas alors soutenir que la science permet une connaissance objective d'un monde indépendant des théories. Le réalisme est donc rejeté. De plus, la dépendance forte de la méthodologie expérimentale empêche toute reconstruction empirique rationnelle. Pour Kuhn, "les scientifiques doivent alors être considérés comme engagés dans un projet métaphysique dont les règles sont déterminées par des considérations théoriques concernant des phénomènes inobservables."
Le constructivisme de Kuhn est quelquefois qualifié de social dans la mesure où il fait jouer un rôle prépondérant à à la pratique sociale de la science. Selon lui, elle évolue selon des épisodes historiques de deux types. De longues de périodes de science où la pratique se situe à l'intérieur de conceptions dominantes (le paradigme), sont entrecoupées de brefs épisodes de science révolutionnaire, occasionnés par le constat d'anomalies dans les théories en cours. On change de paradigme et le nouveau paradigme est incommensurable avec l'ancien.

4) Objections aux positions non réalistes
           a) L'instrumentalisme.
Les critiques adressées au positivisme logique ont été fortes et on fait l'objet d'un article précédent. Par contre, l'instrumentalisme est plus difficile à attaquer sur des bases philosophiques, sa cohérence et sa prudence  font que le principal reproche qu'on peut lui faire est l'insatisfaction qu'il laisse subsister chez ceux qui refusent d'abandonner toute quête métaphysique. De plus, elle interdit de comprendre pourquoi une théorie est capable de fournir des prédictions exactes ou quelle est la raison de l'accord intersubjectif. La plupart des physiciens sont instrumentalistes dans l'exercice de la physique. Cette attitude a engendré des progrès scientifiques considérables, mais ne faut-il pas la dépasser en tant qu'attitude insuffisante?
          b) L'idéalisme.
Les objections à l'idéalisme sont symétriques des arguments en faveur du réalisme. S'il n'y a pas de réalité extérieure qui cause nos perceptions, comment comprendre que nous tombions d'accord sur celles-ci? Si nos théories ne sont qu'un mode commode d'organisation de nos perceptions, comment expliquer que ces théories fonctionnent si aucune réalité ne les sous-tend? Mais, de façon symétrique, la résistance du réel est souvent invoquée: nombreuses sont les théories réfutées par l'expérience qui remplissaient pourtant "les canons de la méthode scientifique". Si elles ne sont qu'une construction interne, quel est l'élément qui les a fait chuter? L'explication la plus simple est que leur échec provient du dehors, d'une cause extérieure à nos perceptions. Par ailleurs, comme le rappelle Bernard d'Espagnat, "donner la priorité aux concepts de connaissance et d'expérience sur celui d'existence est absurde, car on ne peut parler de connaissance sans postuler l'existence de quelque chose qui connaît."
Ces objections ne réfutent que l'idéalisme strict et non l'idéalisme large (Kantien...) qui se contente de poser que la réalité en soi est inaccessible. 


5) Synthèse de la réflexion.
Le réalisme comme l'idéalisme ont des arguments en leur faveur tout en étant ébranlés par des objections sérieuses, mais les critiques ne suffisent pas à réfuter globalement et définitivement chaque position, pas plus que les arguments ne peuvent en établir la vérité. Les autres arguments avancés par les pragmatistes ou les constructivistes ne se prononcent pas directement sur l'ontologie, mais ils aboutissent à des conclusions épistémologiques qui peuvent avoir des conséquences métaphysiques. 
Dans la deuxième partie de cet article, nous analyserons plus en détail un certain nombre de variantes en examinant aussi de quelle manière "les limites de la connaissance" jettent un éclairage nouveau sur ces problèmes:
          Le réalisme de Boyd.
          Le scepticisme de Stein.
          Le réalisme structurel de Poincaré.
          L'empirisme constructif de Van Fraassen.
          Le réalisme interne de Putnam.
          Le réalisme de Bonsack. 
          Le Réalisme voilé de D'Espagnat.


Le réel voilé.







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