23 févr. 2017

La dualité sujet-objet

La dualité sujet-objet
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Les couleurs, existent-elles dans le cerveau, ou dans les objets,... ou ailleurs? C'est une question insoluble, car elle cherche à inclure dans un des termes de la dualité le terme qui lui est complémentaire (ici la qualité "couleur" dans un processus électro-chimique du cerveau resp. dans une longueur d'onde lumineuse), alors que ces deux termes font partie de niveaux irréductibles l'un à l'autre: le niveau du sujet, et le niveau de l'objet.

Les rapports entre le corps et l'esprit sont absolument déroutants. Je re
prends l'exemple de la couleur. Qu’est-ce que le rouge? La science nous apprend comment sont excitées les cellules rétiniennes par telle longueur d’onde qui vient les frapper, et comment cette excitation est transmise au cortex visuel occipital, mais elle ne nous apprend rien sur le “rouge”. Sur ce qu’il est en lui-même. Elle décrit toutes les conditions matérielles nécessaires à son apparition, mais pour ce qu'il est en lui-même, elle se borne à le classer dans les catégories "qualitatif" et "subjectif". Subjectif il l'est, au point que je ne suis même pas assuré que ce que j’appelle “rouge” ne soit pas rouge que pour moi. Se pourrait-il, par l'effet d'un malin sortilège, que ce qui m’apparaît rouge à moi apparaisse à autrui de la couleur que moi-même je nomme “vert”? La simple possibilité d’une telle mystification, à laquelle je ne parviens pas à apporter un démenti définitif, me fait voir que la couleur surgit, de manière originelle, en moi. Mais d'où en moi? Qu’y a-t-il en moi qui la fasse surgir? De quelle structure qui me constitue émane-t-elle? D’une structure inconsciente? Assurément pas, car une couleur non perçue par moi-même, par moi conscient, n’existerait pas. Une qualité n'a nulle existence hors de la conscience. Si je fais donc l'inventaire de ma conscience, je me rends rapidement à cette évidence troublante: elle n’est créée par personne d’autre que par moi. Par moi conscient. Voilà donc que je produis, non pas seulement: que je crée, quelque chose, sans même que j'aie le début d'une idée pour savoir comment faire. Je crée la couleur rouge, car il n’y a assurément personne d’autre en moi qui le fasse. Et comme ce n’est pas mon corps, on l’a vu, le compte est vite fait, c’est moi. Est-ce qu’on se rend compte de toute la portée de cette découverte: je suis le créateur du rouge. Une couleur, qui existe assurément de toute éternité, qui était déjà là au commencement du monde, c’est moi qui la crée! Moi qui vous parle, ici, maintenant. Cette couleur fait partie de la texture de mon être-moi. Et moi, aveugle que je suis (c’est le cas de le dire), je la crois provenir de l’extérieur. Mais vais-je enfin me réveiller, et me con-naître enfin?

C'est une expérience toujours rapportée par ceux qui vivent des moments d'éveil, que les couleurs alors prennent une texture, une vivacité et une consistance qui les font apparaître comme des réalités en soi. Pas seulement les couleurs, d'ailleurs, toutes les perceptions.
Stephen Jourdain écrit, dans "Cette vie m'aime":
Le rouge est devenu rouge, et la branche, branche.
Il ne s'est rien passé du tout.
Et tout ce qu'on peut concevoir de plus absolu, dans le domaine de l'extraordinaire et du colossal, est poussière en regard de cet événement-là.

On pourrait dire qu'il s'agit de la couleur en tant qu'Idée, mais on n'aura pas avancé beaucoup en disant cela: on aura simplement rangé l'énigme dans un tiroir, portant l'étiquette "Idée". Ce petit texte que j'ai écrit sur le "rouge", je l'ai fait exactement dans l'esprit qu'y a perçu mauvaiseherbe: une sorte de jubilation enfantine à s'approcher à pas de loup du coeur de l'énigme, et de la surprendre. Et de se surprendre soi-même du même coup, puisque l'énigme, c'est soi. Car poser la question "Qu'est-ce que le rouge?", et l'approfondir non pas conceptuellement, mais existentiellement, en la rendant vivante en soi, revient exactement au même que se demander "Qui suis-je?". Car si on touche la réponse, on touche le Soi, et on se perçoit à travers lui origine de tout ce qui est (mais en le formulant ainsi, on le dépose à nouveau dans un tiroir...). La petite enquête sur le rouge me paraissait particulièrement éclairante, et même tellement évidente que je m'étonne que chacun ne la perçoive pas comme telle. C'est un peu ce même genre d'enquête que j'avais faite dans l'essai sur l'essence du moi.

C'est sûr que s'approcher des frontières de la conscience et de sa propre identité provoque une sorte de vertige, et même une angoisse, car on se retrouve comme au bord d'un gouffre. Ce gouffre est angoissant tant qu'on essaye de se raccrocher à du pensable et à du maîtrisable, parce qu’il est au-delà du pensable et du maîtrisable, et nous donne donc l’impression de nous entraîner dans le vide. Mais il est en même temps invitation à lâcher le pensable et le maîtrisable, à lâcher tout ce qu’on croit sûr et solide, et qui n’est pourtant qu’une prison dans laquelle on s’enferme, et à devenir soi-même vivant, actif, de manière à réaliser qu’on est, déjà maintenant, chacun, créateur de son monde.

A partir du moment où on a compris quelque chose, on peut se poser cette question: la pensée que je tire de l’observation des choses, et qui me permet de les comprendre, est-elle ou non contenue elle-même dans les choses? Lorsque je comprends par exemple, grâce aux explications d’Archimède, pourquoi un ballon gonflable maintenu sous l’eau exerce une pression pour remonter à la surface, le théorème qui l’explique, est-il présent uniquement dans mon esprit, ou bien agit-il lui-même dans le ballon et dans l’eau? Autrement dit: l’esprit que je découvre en moi, est-ce le même que celui qui agit dans la nature? Spontanément, on répond oui. Et on se construit une représentation du monde dans laquelle existe un Esprit agissant dans la nature, qui produit tous les phénomènes observables, y compris mon corps, et auquel j’ai accès, en tant qu’esprit pensant, d’une manière directe et immédiate à l’intérieur de la pensée. A ce moment-là, évidemment, on est bien obligé, comme le fait Bergson, de conclure que l’esprit déborde largement le cerveau, qui n’est finalement qu’un petit appareil capable d’en filtrer une partie, comme il dit. C’est cette même conception qui s’exprime dans tout le système des correspondances que l’esprit humain a établi de tout temps entre le macrocosme et le microcosme, entre la Nature et l’être humain, comme si ce dernier était le Tout en réduction. On a ainsi longtemps considéré que l’être humain était l’univers retourné, et qu’il contenait à l’intérieur de lui le système solaire entier: le coeur serait le Soleil, le foie Jupiter, la rate Saturne, etc. C'est ce que défendaient tous les esprits classiques, dont Goethe était un éminent représentant, et ses théories sur la couleur sont à ce titre très illustratives (en plus qu'elles permettent de réunir les deux fils distincts de cette discussion ):
«Cette unité du microcosme et du macrocosme est également exprimée par Goethe, le poète-naturaliste qui, dans sa Farbenlehre, reprend une ancienne pensée de Plotin: " Si l'œil n'était pas solaire, / Comment apercevrions-nous la lumière? / Si ne vivait pas en nous la force propre de Dieu, / Comment le divin pourrait-il nous ravir? "

D'ailleurs, Goethe prête une " affectivité " aux phénomènes naturels eux-mêmes, en tout cas aux phénomènes de la couleur: " Les couleurs sont les actions de la lumière, ses actions et ses passions. " Poétique, la Naturphilosophie est donc aussi esthétique, morphologie (plus précisément, morphogenèse), ce qui la rend attentive aux figures du réel. D'où résulte à la fois une création de figures et un effort de déchiffrement des figures décelables dans la nature. Si l'on y ajoute la hantise déjà signalée à propos de Schelling d'un " retour aux origines ", on comprend l'insistance de Goethe sur l'Ur, l'originel, qui lui fait supposer une Urpflanze, une " plante originelle ", dans sa Métamorphose des plantes, et un Urphänomen, un " phénomène primordial " dans son Traité des couleurs. Si cet Ur-phänomen est un archétype (en tout cas un type de tous les phénomènes de la couleur qu'il résume et exprime), on peut cependant le voir dans la série des phénomènes physiques, chimiques et physiologiques des couleurs, ordonnée par l'Ordnungsgeist, l'esprit ordonnateur. C'est en ce sens que Goethe propose, comme cela a déjà été suggéré, une " phénoménologie " de la couleur (il faut rappeler que le terme a été forgé par J.H. Lambert, qui définit la phénoménologie comme "logique de l'apparence"). »

Source
Goethe a voulu voir à l’oeuvre dans la nature matérielle du monde les idées qui se dévoilaient à son esprit. Il ne pouvait se résoudre à ce que pour la science, la couleur ne soit qu’une longueur d’onde. Le rouge, pour lui, était plus que cela (et en ce sens, je partage son point de vue), et il a voulu trouver, à l’intérieur du monde objectif, l’expression de la qualité de la couleur. Je pense pourtant que c’est là qu’il s’est trompée, même si sa Théorie des Couleurs offre à l’exploration visuelle un champ tout-à-fait passionnant: il n’existe en effet aucune commune mesure entre le monde objectif dont s’occupe la science et le monde subjectif tel qu’il se dévoile à ma conscience; le sujet et l’objet sont radicalement distincts. Et n’en déplaise à Jean-Marie , c’est Kant qui en a apporté la démonstration, une démonstration qui s’est trouvée depuis lors renforcée à chaque nouvelle avancée de la science. C’est le lent mais inexorable processus de “désenchantement du monde”. Le monde ne parle plus à l’homme, il n’est plus l’oeuvre d’un Dieu qui aurait mis l'homme en son centre, mais celui-ci surgit dans un monde qui le produit comme il produit tout le reste, sans se soucier de lui plus que du reste. L’homme ne se découvre plus enfant de Dieu, mais simplement jeté dans le monde. La démarche scientifique conduit inexorablement à cette conclusion.

Le coup de boutoir le plus grave dans ce sens, après la première catastrophe inaugurée par Copernic, a été la théorie de l’évolution de Darwin. Elle ébranla à tel point la position privilégiée de l’être humain au sein de la nature qu’aujourd’hui encore, des esprits pourtant intelligents déploient toute leur énergie pour tenter, vainement, de la réfuter. L’esprit honnête avec lui-même finit pourtant par capituler devant l’écrasante conviction qui s’en dégage, et il s’en trouve littéralement écrasé, car cette capitulation signifie pour lui de renoncer à ce qu’il croyait être, ce à quoi il s’identifiait depuis toujours: une émanation de l’esprit qui lui parlait à travers la nature.

Un des derniers bastions auquel a dû renoncer l’esprit épris d'une communion avec la nature fut le vitalisme. La vie c’est, de manière éminente, une manifestation de l’Esprit dans la nature, celle d’un esprit créateur de formes, de sens et de qualités. Un esprit comme celui qui nous habite. Mais non, là encore, il a fallu battre en retraite, et accepter qu’il n’existe pas de force vitale, éthérique, formatrice ou autre, mais que la forme surgit sans qu’un esprit intelligent l’ait construite sciemment dans le but de la faire telle qu’elle est; il a fallu reconnaître que l’information qui permet de construire cette vie n’est pas de nature spirituelle, mais de nature matérielle, et qu’elle se présente sous la forme de deux brins de nucléotides s’enroulant l’un autour de l’autre pour former la double hélice d’ADN. Bien sûr l’ADN n’explique pas tout, et cela suffit pour qu'il y en ait certains qui se raccrochent aussitôt à ces incertitudes qui subsistent encore pour croire malgré tout à un esprit qui serait semblable au leur, qui aurait une forme, un projet et un sens, pour eux et pour le monde. Mais la plupart sont résignés, et savent que la capitulation définitive est programmée.

Pour ma part, cette capitulation a été longue à obtenir, et douloureuse. Il m’a fallu longtemps pour me résigner à renoncer à l’Esprit agissant dans la Nature, un esprit qui serait taillé à la mesure du mien. J’ai encore eu, durant mes études de médecine, un vieux professeur d’histologie qui nous parlait de la “vis à tergo”, la vertu ascendante qui faisait monter la sève dans les plantes, et qui s’était trouvée remplacée par les forces prosaïques et désenchantées de la capillarité. Mais la capillarité ne suffisait pas à expliquer la taille de certains arbres gigantesques. Y avait-il encore un espoir pour que la vertu ascendante existât malgré tout? Je m’y accrochais... L’anthroposophie, dont je me nourrissait l’esprit alors, avait fait de la question des liens entre le macrocosme et le microcosme l’enjeu d’une démarche qu’elle désignait comme scientifique. Redonner vie à l’antique sagesse de tous les peuples de la Terre, en lui donnant une forme qui intégrerait les résultats les plus récents de la science moderne, telle était son ambition. Steiner, le fondateur de l’anthroposophie, et grand défenseur des idées scientifiques de Goethe, la présentait comme“un chemin de connaissance qui voudrait conduire l'esprit qui vit en l'être humain vers l'esprit qui vit dans l'univers.”

J’ai eu l’occasion concrète de confronter cette vision du monde à la dure réalité scientifique. J’avais en effet été chargé, dans les années 1985, de faire un travail d’évaluation d’un test utilisé dans la médecine anthroposophique pour diagnostiquer certaines maladies, en particulier le cancer, avant même que celui-ci ne se déclare. Ce test était censé permettre de visualiser les forces formatrices présentes dans le sang du patient. Il s’agissait concrètement de laisser monter une certaine solution le long d’une feuille de buvard, puis de retirer la feuille lorsque le liquide avait atteint un certain niveau. On la replongeait alors dans une nouvelle solution, dans laquelle se trouvait dilué le sang du patient. On observait alors les formes qui se déployaient lorsque la seconde solution brisait la ligne qu’avait laissé la première. On pratiquait le test sur plusieurs feuilles de manière à pouvoir stopper le processus à différents stades évolutifs, et on examinait ensuite les formes en choux-fleurs qui se développaient. Une personne qui pratiquait cette technique depuis plusieurs décennies m’avait appris à lire le langage de ces formes, que je devais donc évaluer sur le plan scientifique. Il m’apparut assez rapidement que je ne parvenais pas moi-même à une lecture qui me semblât fiable, et j'en conclus qu’il me manquait quelque chose dans le regard pour lire ces formes correctement, une sorte de vision éthérique, une sensibilité particulière aux formes. Je changeai donc d’approche, et établis un protocole qui me permettrait une évaluation statistique des pronostics et des diagnostics posés à partir des milliers d’examens qui avaient déjà été pratiquées, et qui étaient conservés méticuleusement dans les archives. La conclusion de mon travail fut sans appel: la pertinence des pronostics et des diagnostics était nulle. Les directeurs de l’institut qui m’avaient confié ce travail n’étaient pas trop surpris du résultat, car ce test, depuis plusieurs années, était décrié, même dans les milieux anthroposophiques. Mais je dus faire face à une hostilité venimeuse de la part de ceux qui les pratiquaient encore.

Les directeurs, au contraire, satisfaits de la qualité de mon travail, me confièrent alors une tâche plus délicate: évaluer, à l’aide de la formidable archive qu’ils avaient constituée dans leur clinique, l’efficacité du traitement qu’ils utilisaient contre le cancer. J’étais novice dans le domaine des évaluations statistiques, mais je me lançai dans cette tâche avec passion. Et j’obtins tout d’abord des résultats spectaculaires, qui enchantèrent mes employeurs, et qu’ils voulurent aussitôt publier. Néanmoins, je conservais un doute quant à la validité de la méthode que j’avais utilisée, et je demandai l’avis d’un statisticien spécialisé. Celui-ci me confirma l’existence des sources de biais que je craignais, si bien que je refis l’évaluation plus proprement, et aboutis à la conclusion qu’aucune efficacité ne pouvait être prouvée. Je refis l’étude sur deux autres formes de cancer, qui apportèrent des résultats similaires, ce qui contraria vivement mes employeurs qui me congédièrent. Ils ne publièrent bien sûr jamais les résultats. Moi qui avais abordé ma tâche avec le ferme espoir de démontrer l’existence de ces forces de vie, et envisagé de m’engager par la suite dans une activité à long terme dans ce domaine, je dus déchanter. Ce qui était censé reposer sur la solidité des forces de la nature ne reposait en définitive que sur des croyances, et ceux que j'avais jusque là respectés étaient prêts à les défendre, même contre l’évidence. Je fus cruellement désillusionné. Je repartis déçu, mais enfin libre.

Cet événement, et d'autres encore, me conduisirent à cette conviction: toutes les tentatives visant à déceler les liens qui uniraient le macrocosme au microcosme n’ont en définitive nul autre but que de soulager notre propre esprit de son irrémédiable solitude. Car si notre esprit est, comme on espère le prouver à travers des telles démarches, une émanation de l’esprit qui règne dans la nature, alors il est relié dans son intimité à Dieu. C’est bien sûr une aspiration profonde et légitime de l’esprit humain, et pourtant, il faut se rendre à l’évidence: ce lien ne peut être que de l’ordre de la croyance. Une forme de religiosité intérieure. Alors qu’un regard sans concessions nous montrant notre propre solitude intérieure dans toute sa radicalité, nous assène cette dure vérité qu’on n’est relié à rien, qu’on est “soi” dans toute l’étendue de sa soi-conscience, qu’il n’y a rien ni personne d’autre à l’intérieur de cette conscience, qu’on y est “soi” exclusivement et absolument. Et que se raccrocher contre l’évidence à une croyance ne fait que retarder l’échéance de notre rendez-vous avec notre propre gouffre. Je crois que ce n'est que lorsqu'on est face à ce gouffre qu'on est prêt pour la véritable rencontre, avec soi et avec Dieu. Car le lien entre “je” et le monde (ou l’esprit du monde, ou Dieu, ou quelque nom qu’on veuille lui donner) ne s’obtient pas en quémandant un petit morceau de présence divine rassurante pour nous tenir compagnie dans notre propre solitude, mais il s’obtient en renonçant radicalement à la volonté de préserver quoi que ce soit de cette sécurité qui s’étiole, et en s’ouvrant, sans rien vouloir en saisir, à ce qui est. Lorsque “je”, solitude close sur elle-même, renonce à meubler sa solitude par quoi que ce soit qu’il déroberait au monde extérieur, il se fait pure ouverture, et se découvre contenir l’univers entier. C’est l’éveil. Et c’est aussi le seul lien vrai qu'on puisse établir entre le macrocosme et le microcosme. Ce lien ne passe pas par la pensée: je le suis.

La démarche scientifique actuelle semble être parvenue à la porte de l’éveil. C’est pour la première fois en effet dans l’histoire de l’humanité que la pensée, à force de renoncements successifs et douloureux à toutes ces sécurités sur lesquelles elle s’appuyait jusqu’alors, fait aujourd’hui face au gouffre. Comme l’avait résumé Asche à propos de recherches récentes dans le domaine épistémologique:

Asche a écrit:
ce que Dennett tente de démonter : l'impression que les perceptions sont des "données brutes", des "faits", "ce qui est", est une illusion, les perceptions sont sémantiques ! Elles n'ont pas une plus grande réalité que les histoires du mental.

Nous sommes arrivés, collectivement, au bord du gouffre. Allons-nous donc avoir assez confiance pour sauter, ou reculerons nous frileusement dans l’un ou l’autre fondamentalisme rassurant?

Lorsqu’on est dans la dualité, on vit dans le règne du Diable (diabolos = celui qui sépare), et effectivement, à partir de ce point de vue-là, il semble bien que ce soit l’injustice et la loi du plus fort qui seules gouvernent la terre. Ainsi, lorsqu’on est dans le regard de la dualité, on est obligé, pour rendre compte du monde et de notre propre aspiration à la justice et à la dignité, de faire appel à Dieu et au Diable, qui ne sont dans cette perspective que des concepts permettant de rétablir une certaine cohérence à l’intérieur du monde duel. Lorsqu’on accède à l’état non-duel, il n’y a plus rien de tout cela, ni Dieu, ni Diable, ou alors, si l’on parle de Dieu, c’est dans un sens différent, non plus comme la source du Bien dans le monde, mais simplement en tant que Ce Qui Est. Dans l’état non-duel, il n’y a plus rien qui appartienne à César, même pas les pièces de monnaie frappées à son effigie, car celles-ci sont vues elles aussi comme étant simplement ce qu’elles sont, des morceaux de métal.

Et pourtant, les petites pièces de monnaies frappées à l’effigie de César conservent un certain pouvoir caché. Car elles font partie non seulement de ce qui est substantiellement, ce qui a épaisseur d’être, mais aussi de ce qui est en creux, en illusion si l’on veut, purement symboliquement: elles sont la matérialisation de quelque chose d’immatériel, quelque chose qui est de l’ordre de la confiance qu’on à envers une autre personne: le crédit. Chaque pièce de monnaie représente un certain crédit, une certaine foi qu’on accorde à celui qui l’a émise (César), et qui nous garantit qu’elle sera honorée par toute personne prêtant foi elle aussi à cette autorité. Ainsi, par l’argent, qu’on le veuille ou non, on a maille à partir avec quelque chose qui constitue un lien de confiance social, et qui se retrouve matérialisé sous une forme que l’on peut posséder. Le Diable, lors de la Tentation du désert, mit Jésus au défi de transformer les pierres en pain, ce que nous-mêmes faisons chaque jour avec nos pièces de monnaie. Le sage se garde de ce genre de souillure, n’exerce pas sur les choses un pouvoir qui puisse faire de lui un possédant. C’est ce qu’ont ressenti toutes les communautés monacales, qu’elles soient bouddhistes, chrétiennes ou autres, qui prescrivaient à leurs membres la pauvreté et la chasteté. L’argent et le sexe sont les deux voies par lesquelles ont peut transformer ce qui est en objet sur lequel on peut exercer du pouvoir. S’en abstenir, c’est le plus sûr moyen de demeurer pur de ce genre de souillure. Même chose pour le langage, qui fixe ce qui est dans des représentations et dans des mots dont on puisse ensuite disposer comme s'il s'agissait de choses (toujours cieletbaie: «Chute en enfer si j'en fais une représentation qui a l'orgueil et la prétention fatale de photographier très exactement la réalité.»). C’est pourquoi les communautés monastiques les plus rigoureuses ont imposé à leurs membres le silence. Les enfants, qui ne connaissent ni l’argent, ni le sexe, ni le pouvoir de captation des mots, sont libres et purs. Mais à nous, adultes qui ne sommes pas moines, la vie ne nous permet pas un tel détachement, et nous oblige au contraire à frayer avec la dualité contenue dans les mots, l’argent et le sexe. Ce qui ne veut pas dire qu’on y succombe nécessairement. Mais les gourous “solarisés” (jolie expression, nad) se reconnaissent toujours au rapport ambigu qu’ils établissent avec l’argent, le sexe et les mots, dans la mesure où il exercent à travers eux un pouvoir.

Rationalité
Une impulsion qui traverse la nature, et qui n'a pas de nom. A ce titre, la science seule a le courage d'être honnête. Car cette impulsion, elle ne lui donne aucun nom, sinon celui de sa propre ignorance. Au contraire des croyances de tous crins, qui érigent cette ignorance en dogme de connaissance. Et la privent du coup de son innocence. Alors que mon innocence, c'est ce que je suis lorsque je cesse de croire savoir. C'est à travers elle que je nais, et je deviens cadavre lorsque je crois la saisir.

Le saut de l’éveil n’a rien à voir, à mon avis, avec un quelconque renoncement à la rationalité. La rationalité, entendue sainement, c’est au contraire se mettre en face de ce qui est. C’est renoncer à vouloir ne voir que ce qui nous fait plaisir, et faire passer ce qui est avant ce qu’on voudrait qui soit. C’est la position de la science, et comme je l’ai dit souvent, c’est une position d’humilité et une excellente école pour apprendre à sortir des sentiers virtuels de l’ego. Simplement, la science, puisqu’elle est braquée entièrement vers l’objet, ignore tout du sujet que je suis. Elle ne peut pas faire autrement, sans quoi elle renoncerait à son statut de science. Or l’éveil ne se trouve ni dans l’objet, ni dans le sujet, mais au bout de l’acceptation totale de ce qui est, et de ce que je suis. C’est la découverte que les deux ne sont qu’un.

Ce que je voulais dire, avec mes phrases sibyllines, c’est que lorsqu’on a découvert l’éveil, on a souvent trop vite tendance à croire que maintenant, on sait. On ne sait jamais. On redécouvre à neuf à chaque fois. Comme un lever de soleil. On sait peut-être, pour le lever de soleil, mais entre le savoir qu’on en a, et le lever lui-même, il y a un gouffre. Celui de notre prétention à croire que l’on sait. Je ne veux bien sûr pas dire non plus qu’il faille jeter tout le savoir qui s’est constitué depuis que l’humanité pense. Non, ce savoir aussi fait partir de ce qui est. Simplement, il s’agit de le voir comme un savoir, et non pas comme la réalité dont il rend compte. Ne pas prendre la lune pour le doigt.

liens:
sergecar.perso.neuf.fr -Dualité-non dualité       sergecar.perso.neuf.fr -la conscience et l'observation
http://www.tarab-institute.fr/unity-duality/unity-duality/subject-object-body-mind-matter-energy-transformation-being (Sujet – Objet, Corps – Esprit, Matière – Energie, Transformation de l’Etre)
wikipedia.org -Non-d ualité
espritderencontrer-a.forumactif.com -Réflexions sur la non-dualité: "Vacuité et libération...
nondualite.free.fr -Conscience, Dualité et non-dualité Dialogues avec Lama Denis et Arnaud Desjardins
nondualite.canalblog.com -perception, vacuité et non-dualité
luz-arco-iris.over-blog.com -non dualité (être et permettre d'être)
consciencesansobjet.blogspot.fr -Toute conscience est conscience de quelque chose. Parler de "conscience sans objet" est-ce alors parler pour ne rien dire? (voir les liens)
guykarl.canalblog.com -sujet objet abje(c)t (le jardin du philosophe)
blogbug.filialise.com -dualité et dualisme
http://www.gducourrier.com/?page_id=120 (la dualité de l'être face à l'objet)


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